De mauvais traitements féminisants ?

(Voyage temporel : cet article a pour vocation de parler de la prise en charge des personnes trans MtF, dans les cas où 1) elles ne sont pas satisfaites de leurs taux hormonaux ; ce qui est fréquent ; 2) elles se voient être données des prescriptions médicamenteuses hasardeuses et peu fondées, par des gens n’ayant pas ou peu connaissance du fonctionnement des transitions MtF.
Tout cet article a été écrit suite à mon expérience personnelle avec le corps médical, mais également après avoir écumé différents témoignages, rapports, sites et revues scientifiques : j’ai remarqué que beaucoup de femmes trans se retrouvaient dans l’incompréhension vis-à-vis de leurs traitements, de leurs prises de sang ou des effets de leurs médicaments.
Si la situation n’est bien évidemment pas exclusive à la France, c’est notre situation qui m’a intéressée. Je me suis donc proposée d’écrire cet article, un peu foutoir, mais pardonnez moi – je n’ai pas utilisé de méthodo depuis le lycée ! 🙂

Bonne lecture.)


En France, il existe trois façons d’absorber des œstrogènes. Elles sont bien évidemment médicamenteuses : les idées sur la consommation excessive de tofu, par exemple, ainsi que d’autres aliments, dans le but d’obtenir un taux d’œstrogènes plus élevé, est un mythe. On ne peut obtenir qu’un taux satisfaisant d’œstrogènes que médicalement.

Il y a trois façons de se substituer en estradiol : les patchs, les comprimés et le gel. C’est le gel qui nous intéresse, car c’est le plus grandement prescrit.

Il en existe trois « grands » génériques sous forme de flacons à pompe : l’Estreva, l’Oestrodose et l’Oestrogel.

L’Estreva est un flacon de 50g de gel. Chaque pression délivre 0,5g de gel, pour 0,5mg d’estradiol.
L’Oestrodose est un flacon de 80g de gel. Chaque pression délivre 1,25g de gel, pour 0,75mg d’estradiol.
L’Oestrogel est un flacon de 80g de gel. Chaque pression délivre 2,5g de gel, pour 1,50mg d’estradiol.

Si l’application transdermique/cutanée d’œstrogènes bio-identiques est la plus prescrite, c’est pour plusieurs raisons : premièrement, la prise orale passe directement par le foie. Il y a donc un risque plus élevé de phlébites (quoi qu’il reste de l’ordre des effets secondaire rares) ; en plus de ça, en complément d’autres médicaments ou d’anti-androgènes, voire d’une consommation excessive d’alcool, le foie travaille trop – là où l’application transdermique/cutanée (par patchs ou gel) évite ce genre de soucis.

Source : Bull. Acad. Natle Méd., 2015,199,nos2-3, 355-362, séance du 10 mars 2015


La deuxième raison pour laquelle la prescription d’œstrogènes par voie transdermique/cutanée fait largement autorité chez les MtF, c’est parce-que les œstrogènes sous forme d’injections sont interdites à la vente (en France), ou alors réservée à certains cas rares sous une surveillance médicale stricte. Ce qui est une double peine en réalité – car si ce sont des raisons sanitaires qui sont invoquées, la progestérone injectable est, quant à elle, bien légale et commercialisée.

La progestérone bio-identique n’est pas prescrite par tout les docteurs traitant des patientes MtF. Et quand elle l’est, c’est systématiquement par capsules molles ; le dosage est généralement de 100 à 200mg. Ce qui pose d’ores et déjà un souci : premièrement, nous ne sommes pas mises au courant qu’il existe une forme injectable ; deuxièmement, avec des injections de progestérone, les résultats seraient hautement plus satisfaisants que par capsules, ces premières étant directement injectées dans le sang. Notons que la forme cutanée (par gel) est également possible, cette dernière étant commercialisée sous le nom Progestogel – cette forme est privilégiée par les femmes cis aux besoins particuliers, mais également aux MtF réagissant mal aux capsules et faisant état de dépression, mais fait, également, état d’un usage minoritaire : on l’applique sur les seins, son effet étant beaucoup moins diffus et puissant que sous forme de capsule et/ou d’injections.

Par ailleurs, les injections (d’œstrogènes et de progestérone) se font largement aux États-Unis, compensant l’usage d’anti-androgènes par des injections régulières.

En France, nous ne sommes pas très chouchoutées par la médecine. On pourrait presque croire que celle-ci est patriarcale quand on sait que, l’alerte donnée en 2008, ce n’est qu’à partir de 2011 que le public fut mis au courant des risques de méningiomes liés à l’Androcur (pourtant commercialisé depuis novembre 1980). Ce sont les femmes cis qui sont les plus touchées, car l’Androcur leur est très largement prescrit (contre l’acné, la calvitie féminine, l’hirsutisme ou comme moyen de contraception) quand les hommes n’en prennent quasiment que pour un cancer de la prostate (ce qui explique que les méningiomes touchent, statistiquement, beaucoup plus largement les femmes).

Plusieurs problèmes se posent aux patientes MtF se rendant chez un.e docteur.esse cissexuel.le : outre le concept, pourtant déjà bien gratiné quoi que pas systématique, d’aller faire vérifier son caryotype sur ordre de son endocrinologue, le constat est simple : nous sommes traitées comme des cobayes des années 80.

Pour compenser au fait qu’aucune solution n’est possible vis-à-vis de la meilleure façon de s’hormoner (c’est-à-dire : les injections d’œstrogènes et de progestérone bio-identiques), il arrive bien trop souvent que les docteurs sous-dosent consciemment les patientes.

Sous prétexte de vouloir enclencher une régulation mécanique sur plusieurs mois (environ six), les patientes en début de traitement démarrent souvent avec deux, voire trois pressions de gel. Nous pouvons effectuer le calcul avec les doses d’estradiol précisées dans les notices des flacons pour constater que, sauf pour certains cas, moins de 3 mg d’estradiol par jour ne feront pas passer de 600 à 1000 ng/dl de testostérone (en moyenne) à 20-40 ng/dl de testostérone (soit les taux de testostérone moyens des femmes cis). Ce n’est tout simplement, et bien souvent, pas assez en début de transition, et nous avons là affaire à du sous-dosage.

Addenda : nous pouvons également nous questionner quand à l'intérêt de doses aussi faibles en début de transition médicale : la peau n'est pas encore très fine et éventuellement encore grasse, ce qui pourrait éventuellement interférer avec une bonne absorption des œstrogènes par voie transdermique.



Associé à ça, le prochain rendez-vous médical est habituellement dans les trois prochains mois. Nul doute que la plupart des femmes trans, quand elles sont uniquement dosée en estradiol (et parfois en progestérone, quoi que les docteurs français ont tendance à préférer la prescription passé 3 ou 6 mois), se retrouvent avec des niveaux insatisfaisants et des risques plus élevés. On propose alors de monter la dose, voire de la doubler : au bout du troisième mois, j’ai pu constater qu’il n’était pas rare que le dosage stagne ou qu’il atteigne quatre, voire cinq pressions de gel, et ce toujours sans prescription supplémentaire de progestérone bio-identique. L’étude plus haut tente démontre qu’en plus des aspects féminisant de la progestérone, cette dernière devrait systématiquement, et pour des raisons de santé, être prescrite en plus du TH estrogénique.

On notera également qu’il est rare, quand non demandé par la patiente MtF, que les taux de DHT soient prescrits sur l’ordonnance de la prise de sang. C’est déjà, selon moi, problématique : la DHT est une hormone masculine importante, très sûrement liée à l’alopécie androgénétique (la calvitie) et, entre autres, aux capacités érectiles (d’où la baisse de libido et les difficultés érectiles que rencontrent les hommes cisgenre prenant de la Finastéride, mais nous y reviendrons plus bas). Quand les niveaux d’œstrogènes et de testostérone sont ceux d’une femme cisgenre, alors la DHT est théoriquement basse, la testostérone n’ayant donc pas grand chose pour se convertir en DHT ; cela dit, il arrive que certaines femmes trans en début de transition, par exemple, perdent leurs cheveux à cause d’un mauvais TH négligeant la production d’androstanolone.
A titre d’exemple, certaines femmes cis disposent d’un surplus de testostérone et de DHT. On leur prescrit donc… de l’Androcur.

Et c’est avec cette magnifique transition (ha ha ha ha) que nous aborderons donc la prescription d’anti-androgènes.

Aux États-Unis, l’Androcur (l’acétate de cyprotérone) est interdit car décrété comme trop dangereux, sanitairement douteux. Les deux anti-androgènes les plus prescrits sont donc la spironolactone (un diurétique ayant par ailleurs écopé d’un récent remontage de bretelles en règles), la Finastéride, la Dutastéride et le bicalutamide, l’anti-androgène présentant comparativement le moins de risques pour la santé (en France facturé 38,59 euros les trente comprimés hors AMM).

Cela dit, un bon nombre de MtF étasuniennes ne prennent aucun anti-androgène – pour la simple et bonne raison que les injections d’estradiol et de progestérone suffisent. Avec un dosage adéquat et une attention particulière, les taux hormonaux d’une femme cisgenre sont donc très rapidement atteints, et ce sans anti-androgènes.

Il est donc plutôt amusant (pardon : édifiant*) de constater qu’au lieu de lancer un débat public sur la santé des femmes trans (« doit-on re-commercialiser les œstrogènes injectables ou re-considérer les traitements médicaux ? Serait-ce plus sain qu’une prescription d’Androcur à tour de bras ? Faut-il financer des recherches ?« ), le corps médical français préfère expérimenter et pratiquer des techniques de médication datées des années 80, résultant souvent sur une castration chimique (temporaire ou pas) et sur une non-assurance de la santé psychique, et physique, des patientes.

Pour preuve de sa méconnaissance totale du sujet, épiloguons sur un exemple simple – la Finastéride, commercialisée sous le nom de Propécia ou Proscar. Ce médicament, largement prescrit aux femmes trans souffrant d’alopécie androgénétique, n’est pourtant pas étudié pour convenir aux femmes trans hormonées. Vulgairement, son fonctionnement est le suivant : il empêche la transformation d’un certain taux de testostérone en dihydrotestostérone (DHT), provoquant un maintien, voire un regain, du volume capillaire, tout en réactivant parfois certains follicules pileux (dans 20 à 40% des cas). De plus, il est facile de tomber sur des témoignages de MtF, sous un régime Finastéride + œstrogènes, ayant eu une augmentation de leurs niveaux de testostérone : c’est normal, car c’est un médicament pour hommes cissexuels.

Or, la Finastéride a plusieurs effets secondaires notables – plus de 60% de ses usagers déclarent avoir fait face à une dépression nerveuse et des idées suicidaires. De plus, quand bien même le médicament s’est récemment fait épingler pour ses effets secondaires dangereux – dont l’impuissance sexuelle et plus particulièrement un risque augmenté du cancer du sein -, le traitement ne garantit pas une stabilité capillaire permanente. Voir ce rapport quant à l’altération des stéroïdes neuroactifs quant à la prise de Finastéride.

Bref. Si le traitement à base de Finastéride est mis en pause voire arrêté, tout le temps de d’exposition de la patiente à la Finastéride se voit caduc – cette dernière perdant tout ce qu’elle a gagné « grâce » au médicament (en réalité, ce qu’elle a gagné grâce à un taux de dyhydrotestostérone très bas, résultat d’une conversion très minime de testostérone en DHT). On peut donc se poser des questions quant à la nature du traitement, qu’il est facile d’arrêter au vu de ses effets secondaires effrayants ; risques de cancer du sein, anxiété, dépression : bref, tout ce qui est décrit dans les revues plus haut.


Mais en réalité, il n’est pas obligatoire de prendre de la Finastéride. Encore moins quand on ne perd pas ses cheveux, et qu’on le prescrit comme un anti-androgène lambda – rappelons que nous avons affaire à un traitement pour hommes cissexuels sans traitement hormonal de substitution, donc non dosés en estradiol, et non substitués en progestérone (cette dernière ayant pourtant un effet « dominant » sur la 5 alpha réductase, enzyme réducteur de liaison DHT-testostérone). Il convient donc de ne pas écouter certains sites et forums trans, proclamant d’on ne sait trop où que la progestérone ne devrait pas être prescrite car, paraît-il, sans effet aucun…

Source : http://www.cngof.asso.fr/d_livres/1996_GO_157_laurent.pdf
De par son effet également anti-estrogénique, il faudrait également augmenter les doses d’estradiol si prescription de progestérone.


Et encore une fois, avec un suivi adapté, régulier, individualisé et des injections, voire tout simplement un dosage en E et P adéquat, les femmes trans ne devraient pas avoir de souci avec la DHT ni la testostérone. Ni avec les anti-androgènes, d’ailleurs, rendus optionnels. Tout ce que fait le Propécia et le Proscar est de bloquer, en quelque sorte, la dérivation d’un certain taux de testostérone en androstanolone. Ce qui est totalement possible sans un anti-androgène cancéreux, c’est-à-dire avec un traitement adapté et sur mesure, quitte à devoir augmenter les doses en œstrogènes de quatre ou cinq pressions.

Cela dit, on préfère la solution de facilité – en exposant les patientes, comme s’il n’y avait aucun effet secondaire vraiment dangereux, à de la Finastéride, de la Spironolactone ou de l’Androcur, comme si « ça allait » de donner à une population pourtant marginalisée des traitements physiquement, et psychiquement, dangereux, ayant des probabilités non-négligeables de faire plonger l’utilisatrice dans une dépression nerveuse et dans l’anxiété, sans qu’elle n’ait été bien au fait de l’obligation et des fonctionnements précis de chaque médicament… et tout ça en nous faisant penser que nous réagissons trop peu (voire mal) quand au dosage en estradiol. Ce qui peut être bien évidemment vrai, pour la simple et bonne raison que le traitement n’est pas individualisé ni correctement établi.

En bref, ce qui est le moins dangereux et le plus efficace est financièrement et matériellement peu accessible, peu prescrit, mal dosé, ou tout simplement interdit à la vente. Les raisons sanitaires sont invoquées pour interdire l’usage de solutions injectables ; dans ce contexte, est-ce préférable de systématiquement proposer à des patientes mal informées, souffrant de marginalisation et/ou de dysphorie, certains anti-androgènesquand on connaît leurs effets secondaires potentiels ?

Et surtout, uniquement pour pallier au fait que les dosages en estradiol et en progestérone ne sont en réalité pas les bons suivant les individus ?

Précision faite, il est évident que cet article n’a pas pour vocation de condamner les choix des femmes trans – ayant moi-même été sous Androcur, je reproche simplement à l’industrie de ne pas considérer les femmes trans et de ne pas engager de recherches. Les aspects sains et les aspects dangereux d’une transition se connaissent à force de fouiller les revues et les rapports scientifiques ; je reproche au corps médical de ne pas (ou trop peu) étudier les questions trans, à défaut de regarder nos transitions d’un air négligeant. Pourquoi les comprimés d’Androcur sont-ils distribués comme des bonbons par des équipes et trop de docteurs, tandis que les solutions d’œstrogènes injectables sont interdites ? Pourquoi systématiquement devoir constater le « manque d’information à ce sujet » ? Quelle est la cause de ce manque d’information ? Où sont les études et les meilleurs suivis réguliers ?

Pourquoi aussi mal informer les patientes sur les effets de leurs médicaments ne les laissant pas prendre leurs choix en toute connaissance de cause ? Où sont les sévères directives contre la psychiatrisation ? Pourquoi le don de sperme est interdit, en France, pour les femmes trans hormonées – quand elles ne sont pas déjà infertiles ? Et pourquoi les autorisations de mise sur le marché ne changent-elles pas ?…

Autant de questions à laquelle je l’espère, un jour, nous aurons des réponses. Il est parfois dur de rester optimiste…

En résumé, et pour synthétiser cet article, voilà ce que je déplore : les parcours datés de plusieurs décennies, le manque de recherche, la prise en charge hasardeuse et l’exposition finalement trop récurrente, pour ne pas dire même parfois inutilement risquée, des femmes trans aux anti-androgènes. Des décisions que nous prenons généralement en connaissance de cause vis-à-vis d’une partie des risques que l’on prend, quoi que je ne puisse personnellement pas considérer ces décisions comme étant réellement et objectivement éclairées (et ce vis-à-vis de tout ce que cet article a détaillé), faute à de la documentation médicale datée, aux manques de recherches et à leurs manques de perspective. Rajoutons à ça que de la documentation sur le TH féminisant sort sporadiquement dans les pays anglo-saxons, mais que relativement peu de docteurs français s’y tiennent au fait, faisant donc stagner nos conceptions des parcours de transition dans de vieilles eaux.

Comment marche le TH ? […] Les effets féminisants proviennent-ils du dosage en estradiol, ou du faible taux de testostérone ? Quel est l’effet de la progestérone sur les récepteurs masculinisant ? Autant de questions auxquelles il est possible de trouver des réponses à force de fouillages, malgré le fait que cela représente un investissement considérable auquel le corps de médecine cissexuel ne se livre pas systématiquement.




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